## La procureure de Paris contredit le gouvernement
« *Ce n'est absolument pas ce que je peux confirmer.* » La phrase résonne très fort.
Invitée de TF1 lundi 19 octobre au matin, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a assuré qu'elle ne pouvait « absolument pas confirmer » que les auteurs de violences qui ont eu lieu à Paris samedi 17 octobre sont « des personnes politisées vers l'ultragauche ». Soit l'exact inverse de ce que martèlent depuis deux jours les principaux membres du gouvernement.
Les personnes placées en garde à vue sont « en grande majorité des gens peu connus », elles « gardent le silence et ne donnent pas de revendications politiques », a également souligné la magistrate, précisant toutefois que « tous les gens qui ont malheureusement commis des dégradations n'ont pas tous été interpellés ».
## Le gouvernement maintient le cap
Mis en cause pour avoir sous-estimé la mobilisation de ce week-end et sous-dimensionné les effectifs de police, le gouvernement ne cesse pourtant de répéter l'inverse. Quelques heures à peine après cette prudence émise par la procureure de Paris, le premier ministre, Sébastien Lecornu, a de nouveau accusé le « mouvement de l'ultragauche » de vouloir « organiser un désordre […] profond dans le pays jusqu'à l'élection présidentielle ».
Dans chacune de ses sorties depuis le début de la mobilisation lycéenne, le pouvoir exécutif ne cesse de mettre en cause « l'ultragauche », mais aussi La France insoumise (LFI) et ses élu·es. « *La participation d'élus LFI à ces mouvements est irresponsable* », attaquait le ministre de l'intérieur, Laurent Nuñez, le 28 septembre. « *Quand allez-vous rendre des comptes sur le fait que vous vous rendez sur les barrages lycéens pour les inciter à commettre des violences ?* », a-t-il encore demandé aux insoumis·es le 5 octobre.
Depuis ce week-end et les centaines de magasins pillés, les bâtiments publics incendiés et les violences commises, ces attaques sont plus intenses et les accusations bien plus précises. « *Ce qui est certain, c'est qu'on a repéré partout sur le territoire national énormément de militants de l'ultragauche*, a affirmé le ministre de l'intérieur dès samedi soir. *Il y avait des anarchos autonomes, des antifas, des mouvements de l'extrême gauche radicale, des syndicats étudiants qui n'hésitent pas à parfois faire le coup de poing.* »
Interrogé sur les déclarations de la procureure de Paris, le locataire de la place Beauvau maintient sa version. « Laure Beccuau s'exprime dans le cadre judiciaire, indique-t-on à Mediapart. Nous avons toujours dit que la plupart des interpellés se sont agrégés aux militants d'ultragauche, identifiés par les services de renseignement. Les ultragauches, qui ont l'habitude de ces types d'événements, ont évité de se faire interpeller. »
Une version reprise par le ministre de la justice, Gérald Darmanin, qui a estimé sur France 2 que « les factieux d'ultragauche qui vont vouloir déstabiliser les institutions » sont l'une des menaces principales de la France. « Le renseignement français est au top contre le terrorisme islamiste […], il est fort contre la criminalité organisée, il est important contre les ingérences étrangères, mais manifestement il ne sait pas lutter correctement contre l'ultragauche », a complété le garde des Sceaux.
## Des accusations contredites par le terrain
Selon nos informations pourtant, ces accusations d'interférences politiques sont contestées jusqu'au sein même des services de renseignement. Dans des échanges écrits datés du 18 octobre et consultés par Mediapart, un commissaire du renseignement territorial (RT) n'en revient pas : « *Il y a des choses indicibles, mais quand on nous demande texto d'écrire que c'est LFI qui est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des RT, forcément on a des décisions politiques* », déplore-t-il auprès de ses collègues. Interrogé sur ce point précis, le ministère de l'intérieur dément avoir donné des consignes en ce sens.
Auprès de Mediapart, un responsable national d'une organisation syndicale de police s'étonne aussi des déclarations du premier ministre visant à défendre les forces de l'ordre. « Toute la journée, ils ont dû faire face à une ultragauche particulièrement violente avec une nébuleuse très organisée qui méthodiquement a voulu s'en prendre aux biens, aux personnes mais aussi aux institutions de la République », affirmait Sébastien Lecornu le soir du 17 octobre.
Il ciblait ensuite directement le parti de Jean-Luc Mélenchon et la présence dans ses rangs du député Raphaël Arnault, l'ex-patron de la Jeune Garde. « Il y a une nébuleuse d'extrême gauche dans laquelle La France insoumise occupe une place importante et dans laquelle il y a des gens, des groupuscules qui sont clairement dans un agenda de violence. »
« *J'ai été très étonné par ces accusations concernant LFI qui serait responsable du chaos de samedi et des saccages* », poursuit le responsable syndical. « Je ne vois pas ce qu'a à voir LFI dans l'histoire de ce fiasco, déplore-t-il. C'est dangereux de politiser ainsi un échec aussi grossier et surtout de ne pas en assumer l'entière responsabilité. Pourtant, je ne porte pas LFI dans mon cœur compte tenu des attaques incessantes contre les policiers. » Par ailleurs, selon lui, « l'ultragauche est minoritaire : elle représenterait, selon les remontées du terrain et des renseignements, 20 %, et le reste, les 80 % sont des pilleurs sans qu'on pose d'appartenance politique à ces délinquants ».
## Une note de renseignement fragiles
Le 15 octobre, une note de renseignement publiée en amont de la journée du 17 et consultée par Mediapart insistait bien sur la présence de « l'ultragauche » qui tenterait de « capitaliser sur la colère lycéenne pour créer un mouvement qui mobiliserait largement » et nommait plusieurs responsables politiques tels que Fabien Roussel, Marine Tondelier ou Jean-Luc Mélenchon.
Mais pour étayer cette note, les services listaient une simple recherche en source ouverte. « La France insoumise affirme un peu plus encore aujourd'hui son soutien aux mobilisations du 17 octobre en annonçant sur le site du parti la présence de ses élus, parlementaires nationaux et européens, peut-on lire notamment. Invitée à se positionner, Marine Tondelier a annoncé hier sur le plateau de BFMTV qu'elle participerait à la mobilisation du 17 octobre. »
Quant à « l'ultragauche », elle « dispose d'une "masse de manœuvre" de 5 000 militants en France, en mesure de structurer et d'entraîner des actions offensives visant les symboles de l'État, du capitalisme, du complexe militaro-industriel », rappelait aussi la note. Un nombre stable depuis des années selon les estimations des services, sans qu'ils n'aient établi de lien formel avec la mobilisation des dernières semaines.
## Une note contestée
D'après Intelligence Online, la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT) n'a par ailleurs cessé depuis de longs mois « d'alerter l'exécutif sur un embrasement à venir ». Selon plusieurs « interlocuteurs » du chef de la DNRT, Bertrand Chamoulaud, ce dernier répétait à l'envi que le mouvement des Gilets jaunes allait refaire surface, dans une forme différente et potentiellement plus violente.
Depuis le début du mouvement lycéen, c'est la même petite musique gouvernementale : les jeunes seraient manipulé·es par LFI et « ses proxys de l'ultragauche », selon les mots de Sébastien Lecornu.
Pour lancer ces accusations, le premier ministre s'est ainsi appuyé sur une note, contestée depuis, de la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP), datée du 28 septembre et révélée par Le Monde. « Si le service de renseignement voit la mainmise d'une extrême gauche capable de piloter les blocages, la démonstration faite semble plutôt illustrer une volonté de certaines organisations politiques ou syndicales de surfer sur un mouvement lycéen particulièrement éclaté et spontané, et donc difficile à contrôler », nuançait le quotidien.
S'appuyant sur la situation d'une vingtaine de lycées de Seine-Saint-Denis, alors que plus de 1 000 établissements étaient concernés par le mouvement social dans toute la France, les services concluaient un peu rapidement à une responsabilité tout entière de l'extrême gauche.
« Cette note n'a aucune force de renseignement, abonde auprès de Mediapart un ancien commissaire de la sécurité publique. Le gouvernement est obsédé à vouloir bâcher LFI et attaquer l'extrême gauche et a mobilisé beaucoup de services de police pour écrire ces torchons. » « On connaît le responsable, tout est de la faute de LFI. Je ne suis ni adhérent ni électeur de ce mouvement, mais il ne faut quand même pas déconner », abonde encore un major de police en poste en sécurité publique en Occitanie.
## Sur le terrain, même constat
La confusion entretenue par l'exécutif entre « l'ultragauche » et LFI interroge aussi certains préfets. « Il y avait des activistes d'ultragauche dans les mobilisations de samedi, mais ce n'était pas une majorité, estime l'un d'entre eux. Les casseurs, ça reste des gosses. S'ils en sont là, c'est qu'on a raté un paquet de trucs avant. Sauf à ce que nos gamins aient massivement basculé à l'ultragauche, mais je ne pense pas… » Et d'ajouter : « Pour moi, pointer la responsabilité de LFI n'est pas le bon cadrage pour le gouvernement. »
Même dans les villes victimes de nombreux pillages et violences urbaines, les élu·es partagent ce constat. « Ce n'est pas LFI qui est allée casser ce week-end à Paris comme l'a répété le maire [Emmanuel Grégoire, sur France Inter, lundi 19 octobre], et on ne peut pas le soupçonner de vouloir épargner LFI alors qu'il a refusé de s'allier avec eux pour les municipales, lâche un élu de la ville de Paris. La seule question qui vaille aujourd'hui c'est : pourquoi il n'y avait pas d'effectif de police suffisant dans la capitale ce week-end ? »
Même constat à Marseille, où est élu le député insoumis Manuel Bompard. « À part faire des photos, LFI n'est pas suffisamment organisée dans la ville pour orchestrer quoi que ce soit, lâche un maire de secteur. En l'occurrence, je pense que LFI a été la première débordée. »
## Un schéma récurrent
C'est une constance sous Emmanuel Macron de dénoncer une politisation de la contestation sociale qui ne correspond pas à la réalité. En 2019, Mediapart avait révélé au plus fort de la crise des Gilets jaunes que le président de la République était contredit par ses propres services de renseignement.
Le chef de l'État avait évoqué fin janvier 2019 « 40 000 à 50 000 militants ultras qui veulent la destruction des institutions » dans les défilés de « Gilets jaunes ». Mais ses propres services dressaient au même moment un constat inverse. Les mouvances qualifiées d'« ultradroite » et d'« ultragauche » étaient « quasi inexistantes au sein des cortèges », pouvait-on lire dans des notes adressées… au président de la République et au ministre de l'intérieur de l'époque.
Même au plus fort de leur mobilisation les premières semaines du mouvement, les services ne comptaient que « quelques centaines d'individus » relevant des deux mouvances. On était déjà loin du contingent de « 40 à 50 000 individus » évoqué par le chef de l'État.
À l'époque, le renseignement territorial avait alerté en amont sur les risques, tels que la colère liée au passage à une vitesse maximale de 80 km/heure sur certains axes routiers, ou au sentiment de déclassement d'une population pas spécialement politisée. Déjà, l'exécutif ne l'avait pas écouté.
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*Auteur·ices : Pauline Graulle, Pascale Pascariello, David Perrotin, Camille Polloni, Ellen Salvi et Matthieu Suc*